Communitas – Numéro spécial devant paraître en 2026
Dans ce numéro thématique de Communitas, nous proposons d’interroger les notions de capacité et d’incapacité, non comme des états objectifs, mais comme des constructions sociales et normatives, façonnées par des discours, des pratiques et des institutions (Hacking, 2008).
Loin d’être univoque, la notion de capacité varie selon les contextes juridiques, politiques et sociaux dans lesquels elle s’inscrit, et se trouve traversée par des logiques philosophiques, morales ou normatives. Pour d’aucuns, cette notion participe à une modélisation normative des sujets, contribuant au « gouvernement » de certains groupes, au sens foucaldien du terme (Foucault, 2009, 2004 ; Hunt et Wickham, 1994 ; Rose et Valverde, 1998 ; Sokhi-Bulley, 2011). D’autres soulignent que cette production de la capacité est influencée par une conception néolibérale de la citoyenneté, traversée par des impératifs de performance, d’autonomie et de productivité dictés par des logiques capitalistes (Goodley, 2014 ; Kafer, 2013 ; Puar, 2017 ; Withers, 2012).
À ce titre, interroger la capacité revient aussi à questionner les processus par lesquels se délimitent le « normal » et le « pathologique » dans nos sociétés – des frontières historiquement et culturellement construites, au cœur des travaux de Georges Canguilhem (2013) et de Michel Foucault (1975, 1976).
En droit, la capacité désigne l’aptitude reconnue à une personne – physique ou morale – à exercer des droits, à contracter, à consentir ou à agir de manière autonome dans des actes de la vie civile, judiciaire, professionnelle, institutionnelle ou encore politique (si nous pensons au droit de vote). Elle constitue une condition préalable à la reconnaissance de la responsabilité juridique, de la validité d’un acte ou de la participation à la vie sociale et démocratique dans le cadre des normes en vigueur.
Dans le champ professionnel, la capacité renvoie à l’aptitude d’une personne à exercer une activité, qu’il s’agisse de métiers réglementés, de fonctions administratives, politiques ou judiciaires, ou d’emplois exigeant des aptitudes ou des qualités particulières. Cette aptitude est alors évaluée à l’aune de normes de compétence, de sécurité ou de probité (si nous référons au passé pénal ou criminel d’un individu).
Sur le plan médical, la capacité est fréquemment ramenée à une évaluation des fonctions physiques, psychologiques, cognitives ou intellectuelles – on parle de capacité fonctionnelle, résiduelle, de discernement ou de contrôle sur ses actes. Ces évaluations permettent de juger de l’aptitude d’une personne à vivre de manière autonome, à exercer ses droits à réparation, à réadaptation ou à compensation, ou à faire face à ses propres responsabilités (par exemple, du point de vue criminel).
Dans tous ces domaines, la capacité n’est jamais une donnée brute. Elle résulte d’une opération de qualification – juridique, sociale, médicale ou encore administrative – engageant des normes explicites ou implicites sur ce que signifie être « apte » à participer à la vie sociale (entendue au sens général). Elle constitue ainsi une frontière mouvante, traversée par des enjeux de pouvoir, d’inclusion ou d’exclusion et de responsabilité.
Ce numéro thématique propose d’interroger la variabilité sociale, politique, culturelle et historique des notions de capacité et d’incapacité. S’inspirant des Disability Studies, des critiques du normatif (Foucault, Canguilhem, Hacking) et des apports sur l’évolution des modèles du handicap (Calvez, 2021), nous voulons explorer ce qui rend une personne « capable » dans une société donnée – et qui en décide.
Au-delà du champ juridique, Communitas invite également les chercheur.euses d’autres disciplines – sociologie, anthropologie, philosophie, travail social, psychologie, ergonomie, études critiques du handicap, etc. – à soumettre des propositions autour des trois axes suivants :
1. Productions, qualifications et légitimations de l’(in)capacité
- Quelles pratiques, institutions et formes de savoir (médicaux, juridiques, sociaux, psychologiques, anthropologiques, ergonomiques, de genre…) participent à la production de la capacité ou de l’incapacité ?
- Comment les politiques, les discours professionnels, les pratiques sociales et les cadres normatifs – qu’ils soient juridiques, culturels, éducatifs, médicaux ou économiques – contribuent-ils à légitimer certains seuils de capacité ?
- Quelles tensions émergent entre savoirs institués (prescrits) et savoirs expérientiels dans les processus de reconnaissance, de contestation ou de revendication de la capacité ?
2. Variabilité historique, sociale et culturelle de l’(in)capacité
- Comment les normes de capacité ont-elles évolué au fil du temps, des sociétés ou des contextes institutionnels ?
- En quoi les conceptions de la capacité diffèrent-elles selon les régimes politiques, les systèmes de santé, les cultures juridiques, les traditions éducatives ou les systèmes de valeurs ?
- Comment penser les continuités ou les ruptures entre différents modèles du handicap ?
- Quels apports offrent l’histoire, l’anthropologie, les Disability Studies, les études postcoloniales, féministes ou queer pour repenser ces normes ?
3. Effets sociaux, subjectifs et politiques de l’(in)capacité
- Quels sont les effets des qualifications de capacité ou d’incapacité sur les trajectoires individuelles, la participation sociale ou professionnelle, l’accès aux droits ou à la reconnaissance ?
- Comment ces qualifications influencent-elles les identités, les rapports à soi et aux autres, autrement dit les formes de subjectivation (dans une perspective foucaldienne) ?
- Quelles dynamiques d’inclusion, d’exclusion, de stigmatisation ou de réappropriation (au titre de pouvoirs d’agir) en résultent ?
- Comment les individus et les collectifs vivent-ils, contestent-ils ou détournent-ils ces normes de capacité dans les pratiques sociales, artistiques, militantes ou institutionnelles ?
Codirigé par Michèle Diotte et Jean-Paul Dautel, ce numéro de Communitas sera l’occasion de faire état, par une pluralité de regards disciplinaires, des conditions de production, de transformation et des effets sociaux des normativités de l’(in)capacité.
Les règles éditoriales de la revue sont disponibles à l’adresse suivante : https://communitas.uqam.ca
Modalités de soumission :
Nous vous invitons dans un premier temps à soumettre votre intention de collaboration à ce numéro, comprenant :
- votre nom (ainsi que ceux des coauteur·trices le cas échéant),
- un titre provisoire,
- un résumé d’un maximum de 4 000 signes (espaces non compris).
Cette intention doit être soumise au plus tard le 1er novembre 2025, via la plateforme OJS de la revue.
Les auteur·trices retenu·es recevront une invitation à soumettre leur article complet le 1er décembre 2025. Les manuscrits, d’une longueur de 10 000 à 12 000 mots (notes comprises), devront être envoyés au plus tard le 1er avril 2026, via la même plateforme.
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CALVEZ, Marcel (2021), D’un modèle individuel à un modèle social du handicap, Le tournant des études sur les handicaps et ses implications pour la recherche en sciences sociales, Presses de l’UCAC, Les handicaps en contexte africain. De l’éthique aux pratiques, pp.17-34, 2021, 978-2-84849-296-4.
CANGUILHEM, Georges (2013), Le normal et le pathologique (12e édition), Paris : Presses universitaires de France.
FOUCAULT, Michel (2009). Sécurité, territoire, population, Paris : Gallimard. Paris, 2009.
——— (2004). Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France 1978-1979, Paris : Seuil Gallimard.
——— (1976). Histoire de la sexualité. La volonté de savoir, Paris : Gallimard.
——— (1975). Surveiller et punir, Paris : Gallimard.
GOODLEY, Dan (2014). Dis/ability studies: theorising disablism and ableism. New York: Routledge.
HACKING, Ian (2008). Entre science et réalité. La construction sociale de quoi ?, Paris : La Découverte.
HUNT, Alan and Gary WICKHAM (1994). Foucault and Law: Towards a Sociology of Law as Governance, Londres : Pluto Press.
KAFER, Alison (2013). Feminist, Queer, Crip, Bloomington: Indiana University Press.
PUAR, Jasbir K. (2017). The right to maim. Debility, Capacity, Disability. London : Duke University Press.
ROSE, Nikolas and Mariana VALVERDE (1998). « Governed by Law ? », Social and Legal Studies, vol. 7, no 4, 541 551.
SOKHI-BULLEY, Bal (2011). « Government(ality) by Experts : Human Rights as Governance », Law Critique, vol. 22, p. 251 271.
WITHERS, J.A. (2012). Disability, Politics and Theory, Canada : Fernwood Publishing.
